Lettre de Marcel Proust à l’Hôtel Ritz

Le jeudi 25 novembre 2004.

Le 18 novembre 2002.

« Dans le temps », comme dit l’expression populaire, je donnais mes rendez-vous au Ritz ; aujourd’hui, je voudrais donner au Ritz un rendez-vous dans le Temps, et même un rendez-vous au Temps, pour le fixer à jamais en ce lieu où je fus si confortablement et si pleinement heureux, moi qui, longtemps, me suis passé de bonheur.
Quand je m’exerçais à goûter l’un de ces plaisirs forts que procurent nos sens et que je tentais de prolonger en moi, autant que le permettent les invisibles cheminements qu’elles suivent dans le cerveau, les traces de mes sensations, c’est à l’Hôtel Ritz que j’ai le mieux savouré les toniques puissants que sont une société choisie, de graves réflexions et des propos légers, des mets délectables, une atmosphère exquise.

Lorsqu’il fut établi que je vivais à l’inverse du monde, le Ritz, restant ouvert, eut vite ma préférence (j’apprends qu’aujourd’hui il ne ferme jamais, ce doit être le paradis). À cette époque, et par un privilège à moi réservé, Odilon Albaret pouvait aller avec son taxi jusqu’à la rue Cambon si j’avais désiré de la bière glacée ou souhaité offrir au désert brûlant de ma soif ces pics de fraîcheur, obélisques de framboise, de fraise - glaces abruptes de granit rose que je faisais prendre dans la cuisine du restaurant qu’il ouvrait lui-même au milieu de la nuit et où il savait trouver toutes les délicatesses qui convenaient à mon gosier dont mon ami Olivier Dabescat, premier maître d’hôtel d’alors, connaissait aussi bien les détours que les secrets du Gotha qu’il me livrait tout vifs, tel un duc de Saint-Simon incongrûment déchu survivant dans ce siècle, avec toute la finesse apprise, autant qu’héritée sans doute, du célèbre César Ritz, trop tôt disparu, qui l’avait amené du Savoy de Londres dans l’établissement parisien auquel son nom allait bientôt conférer le lustre que l’on sait.

Il me semble que c’est chez Ritz, avec mon grand souper du 1er juillet 1907, que j’entrai dans la vraie vie qu’est la littérature, car (chose que je n’ai jamais dite) je marquai là mes épousailles avec la chrysalide de mon œuvre. Pour le repas de noces, qui me coûta 700 francs - je ne les regrette pas - je choisis un salon commode avec un boudoir adjacent où je pouvais, en cas de nécessité, brûler la poudre Legras de mes fumigations antiasthmatiques ; heureusement, je ne pris froid que le lendemain, dans mon lit. Quoiqu’arrangée, comme toujours, à la hâte, et comme toujours, modifiée à la dernière minute, « la chose fut exquise et fort bien ordonnée » : Fauré, qui devait en être la vedette musicale, se décommanda à la dernière minute ; Mme Straus, fuyant le froid, je citai moi-même plusieurs de ses inimitables traits de l’esprit Halévy dont elle a le secret ; mais Mesdames de Brantes, de Briey, d’Haussonville, de Ludre, de Noailles, M. et Mme de Clermont-Tonnerre, d’Albufera, Gaston Calmette, Jean Béraud, Jacques Blanche, Emmanuel Bibesco étaient réunis pour le souper (Guiche avait composé le menu et la carte des vins) ; et après dîner, je revois les Casa Fuerte, les d’Humières, la princesse de Polignac, Mme de Chevigné, Edouard Rod, Alexandre de Neufville, Gabriel de La Rochefoucauld, Eugène Fould ; et tous me manifestaient leur extrême gentillesse, des attentions touchantes : bonté de ce temps, magie de ces noms… et de ce premier Ritz, rose de toutes les promesses qu’il a si bien tenues.

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A droite, l’hôtel Ritz.

Les années suivantes, je reçus tant d’invitations à dîner au Ritz que je fus grandement récompensé de cette soirée qui, en réalité, ne m’avait donné aucune peine. Bientôt, des enchantements d’une tout autre nature me furent offerts par la fréquentation régulière de ce lieu : lorsque j’arrivais place Vendôme, sur la brève distance qui séparait la voiture de l’Hôtel, trois pavés incurvés formaient comme une petite vasque triangulaire où mon pied glissait, légèrement désaxé ; mais c’est sans nulle appréhension que j’abordais ce sol inégal : chaque fois, au contraire, un léger frémissement annonciateur de bonheur s’emparait de moi, sans que j’en devinasse la cause, croyant toujours la saisir dans la perspective d’un dîner succulent, studieux, amical ou mondain, ou celle de l’agrément que j’aurais à causer avec Olivier, avec le directeur, M. Ellès, ou avec tel des employés avec qui j’étais devenu familier ; je cheminais, et c’était une joie sans cesse renouvelée, un signe avant-coureur de mes « bonheurs-du-Ritz », que de retrouver, inattendu, discret, impitoyable, prometteur et caché, ce petit passage où la frêle voix du souvenir, ravie, transportée, aérienne, s’écriait au plus profond de moi : « Venise ! ».

Puis je devins « le Proust du Ritz » (je me suis toujours demandé pour qui était la réclame que semble contenir cette formule) ; j’avais « mon » « numéro 12 » mais j’aimais aussi la salle à manger à condition qu’on fermât la galerie et que le chauffage y fût suffisant. J’arrivais un peu après onze heures du soir, la salle était déserte, je commandais un poulet rôti ou du gigot, des pommes de terre, des petits pois fondants ou encore des carottes à la crème, des haricots verts tout frais, ruisselants de beurre, de la salade… Le garçon qui me servait me donnait mille précieuses indications sur les têtes couronnées qui constituaient la clientèle de l’Hôtel : le prince de Galles et ses frères, le roi Alphonse XIII, le roi du Portugal, la reine Marie de Roumanie… Le serveur me suivait dans un petit salon, armé d’une grande cafetière d’argent emplie d’un excellent café dont je buvais une vingtaine de tasses tandis qu’il continuait sa « chronique ».

Pendant la guerre, la princesse Soutzo et le bon Olivier Dabescat me fournissaient en petits-beurre aussi abondamment qu’en potins, et nous eûmes des soirées mémorables comme cette nuit où un hypnotiseur refusa d’exercer ses talents sur moi, impressionné, sans doute, par l’aura de mon génie. C’est depuis un balcon du Ritz que, dans un ciel nocturne, j’assistai au spectacle sublime d’un raid aérien transfigurant Paris en opéra de Wagner, des Walkyries escaladant en Zeppelins une voûte céleste apocalyptique dans des chevauchées résonnant de l’appel pathétique des sirènes tandis que le palace était transformé en décor pour une scène de la pièce de Feydeau, L’Hôtel du Libre échange ; on y reconnaissait, à chaque coin de couloir, tel prince surpris en chemise de nuit rose, tel financier drapé dans une douillette de satin ponceau, tremblant de se retrouver nez à nez avec un coulissier qu’il avait poursuivi, telle riche Américaine aux yeux peints en violet, serrant sur ses seins décatis qu’exhibait platement son peignoir de soie bleue, le collier de perles qui lui permettrait d’épouser un duc décavé… En réalité, le Ritz était hors de la guerre comme il est toujours : hors du temps…

Palais des Mille et Une Nuits, le Ritz brille encore pour moi de cette lumière unique d’un rose doré spécial qui donne aux joues des femmes ces nuances veloutées de pêche, d’abricot, de brugnon, de crème d’amandes gratinée, ces rousseurs d’aubépine, cette blondeur de fleurs, ce goût de frangipane. Je veux, après quatre-vingts ans d’éternité, lui dire comment il représenta le dernier mirage matériel de ma vie terrestre.
Il y avait déjà bien des années que j’avais éprouvé pour la première fois, et sans jamais m’en lasser, les délices de la bière du Ritz lorsque, une nuit de novembre 1922, après des heures atroces de travail et d’agonie, je me pris à rêver de ce qui m’apparut soudain être bien plus qu’un breuvage : un remède, une drogue, un viatique, une oasis, une joie. Odilon parti, j’espérai - follement - goûter une fois encore à cette ultime ivresse ; puis je désespérai : la bière, comme la gloire, arriverait trop tard. Enfin, derrière Céleste, vigile infatigable, j’aperçus Odilon, portant la bouteille brune embuée de fraîcheur ; je devinai, sous l’épaisseur du verre soulignée de la blancheur empesée d’une serviette, l’amertume glacée, providentielle, apaisante et moussue de l’écume bienfaisante ; mais, déjà, je n’avais plus la force de rien prendre. Depuis, dans mon éternité, je fixe pour toujours l’insaisissable rien de mon songe vivant : un frisson d’or frisé picotant mon palais.

Marcel Proust,
18 novembre 2002

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P.C.C.
Anne BORREL



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