Cesare BATTISTI

Le lundi 1er septembre 2003.

Le Cesare que nous connaissons et que nous continuerons de connaître jusqu’à preuve du contraire, c’est l’écrivain qui nous a adressé il y a cinq ans le texte qui suit, en geste amical de parrainage du site Terres d’écrivains.
Alors, entre l’homme au bandana et Cesare, notre cœur ne balance pas. Le premier partira avant le second.

Pour la suite, vous pouvez visiter www.vialibre5.com.
JCS 01/09/2004

C’est ce qui s’est passé mais l’histoire continue… : www.vialibre5.com
JCS 06/08/2007

Longtemps après, l’histoire n’est pas encore terminée… Le sort de Cesare est entre les mains du président Lula.
Pour soutenir Cesare : www.petitiononline.com/btstlng /petition.html
Pour rejoindre le groupe Face book Cesare Battisti : http://fr-fr.facebook.com
JCS, 04/12/2009

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Peu après le lancement de la version 2 du site Terres d’écrivains en 1999, Cesare nous a adressé le texte suivant en signe d’amitié. Sympa, non ?

De Tritus

Dans le monde civilisé, toutes les fenêtres s’ouvrent sur un paysage d’amour et de tolérance sur fond de fanfare. Mais la tienne est spéciale. Juste en face, au numéro douze, il y a le sanctuaire de l’Ordre Naturel avec les cameramen déjà aux aguets. À la réunion ce soir participeront les plus éminents gardiens de l’écosystème. Il te reste trente-cinq minutes. Trop peu pour écrire une lettre, mais suffisamment pour les entendre courir à l’intérieur et t’allonger une dernière fois à côté d’elle.

Le matelas se creuse sous ton cul comme un hamac effiloché. Tu n’as pas besoin de décoller les yeux du plafond écaillé pour retrouver le papier à fleurs sur les murs et l’incontournable armoire couleur caca d’oie. Personne mieux que toi ne connaît le décor d’une chambre d’hôtel à 100 balles. Le règlement encadré est sûrement au même endroit, cloué sur la porte, des chiures de mouches ponctuant les recommandations, toujours les mêmes, qu’avec les années tu as réussi à mémoriser jusqu’à la dernière syllabe. C’est devenu ton poème et il s’appelle "interdit". Le titre tu l’as trouvé quand tu logeais du côté de Montmartre, avec l’hôtesse barbue qui voulait se faire payer en nature. C’est précisément dans ce taudis pour déshérités que tu t’es levé en pleine nuit pour ajouter "défense de dormir" au règlement. Tu espérais te bercer avec le plaisir de la transgression.

Bien sûr, à cette époque, tu ne savais pas encore que tu avais perdu définitivement le sommeil. Maintenant, tu ne te fais plus d’illusions, en glissant une cigarette entre tes lèvres, sans même bouger un muscle. Du reste l’odeur du tabac ne t’a jamais plu, tu as commencé à fumer parce que dans les endroits pour fumeurs il y a toujours de la place en abondance. Le feeling pour la cendre tu l’as découvert après, le jour où tu as allumé dix-huit cigarettes, une derrière l’autre, et que tu as passé deux heures à observer le cendrier qui se remplissait. Ca peut sembler stupide, mais pour toi ce fut une révélation : tout part en fumée et il ne reste que de la poussière. Grise, comme la vie que tu te surprends à aimer. Gris fumée, c’est les yeux de Valéria. Tu te souviens ?

Rien n’était plus important pour toi que sa façon de se masser la nuque en parlant. Vous étiez bien ensemble, ils le disaient tous : vous deux vous êtes faits l’un pour l’autre. Mais Dieu a refusé votre assaut contre le ciel. Elle a fini en prison dans un quartier de haute sécurité et toi, l’âme en déroute, tu as réussi à passer la frontière. Et voilà Paris, l’agitation des premières années, la foi aveugle dans la force libertaire qui très vite aurait dû écarter les barreaux du système pour te rendre tes compagnons de lutte. Mais, avec le temps, la solidarité gauchiste envers les persécutés transalpins passa de mode. Vint le Sida, la Bosnie, les SDF, des causes beaucoup plus lucratives pour les intellectuels en mal d’altruisme et de justice.

Vingt ans ont effacé les traits de Valéria, ont réduit en cendre les mille feux de guérilla qui osèrent défier les "démocraties" européennes. Et l’espèce révolutionnaire pré-mur-de-Berlin, les invisibles disait ton ex-ami l’écrivain, polluent l’occident victorieux. Tu es le péché originel. Pour cela on t’a exorcisé et plié au chantage du salaire. Après avoir tant crié sur "Lavoro-zéro", tu as accepté de trimer douze heures par jour, un privilège par rapport à l’armée de chômeurs. Tu es un révisionniste, ou plutôt un recyclé sans intérêt rémunérateur. Et pourtant…

Ceux du douze veulent nettoyer le monde pour faire place aux nouvelles scories. Au nom de l’écologie ils mettent tout en oeuvre pour la perpétuation de l’injustice. Et bien, ce sera le cri de De Tritus qui éclatera dans leur poitrine.

Il est dix-neuf heures cinquante. C’est l’heure, pourquoi ne te lèves-tu pas ? Tu as oublié la photo de Valéria ! Ca fait des mois que tu attends ce moment et maintenant tu voudrais tout lâcher pour une photo ? Tu sais qu’elle est là et qu’elle t’accompagne à chaque pas, tu ne peux pas être assez lâche pour en douter. Oui, le lit est immonde et il faudrait une grue pour en sortir, mais ça non plus ce n’est pas une bonne raison pour temporiser. Le pardessus est lourd, il n’a pas été facile de le bourrer avec vingt-cinq kilos de T4 et pentrite, mais de l’extérieur on ne voit rien. Tu n’as qu’à vérifier dans le miroir : voilà, tu vois ? Même sans le bronzage artificiel, tu ressembles vraiment à l’un d’eux. Il ne te reste plus qu’à y aller.

Tu fermes la porte derrière toi, oubliant la clef à l’intérieur, et tu descends une marche après l’autre. Les yeux exorbités, comme sur le point de fixer la mort, tu te retrouves au milieu de la rue. Indifférent au va-et-vient du trafic, tu t’arrêtes un instant pour regarder la ville et tu sais qu’elle est tienne parce que tu peux la laisser derrière toi. Les deux policiers de garde devant le numéro douze ne daignent même pas te jeter un regard. Une nuée de gorilles stationne dans l’antichambre tapissée de vert. Ils pourraient t’arrêter et te jeter dehors à coups de pieds au cul. Mais ils te laissent aller jusqu’à la porte-fenêtre, derrière laquelle tu entends crier une voie écologiste. La main hésitante sur la poignée dorée de ton dernier seuil, tu regardes le reflet glacé de tes yeux bleus, la ligne de ta bouche droite et trop courte, la lèvre inférieure légèrement plissée. Soudain le visage de Valéria se superpose au tien. Elle a les yeux calmes, elle, comme tu ne les as jamais vus, ils gardent une partie de l’espace d’où elle vient d’émerger. Une onde de tendresse se brise dans ta poitrine. Tu voudrais lui caresser le visage mais de ta bouche sort une voix étrange : "Tout ça n’est pas pertinent maintenant, pas vrai ?"

Les voici les chasseurs de détritus, le crâne dégarni et l’oeil ennuyé. Tu souris, l’aurais-tu imaginé ? Ta main glisse sur la goupille. Dans cinq secondes : boum. Personne ne comprendra ton geste, c’est une victoire sans appel, un coup non-recyclable.

CB pour Terres d’écrivains.

© Cesare Battisti 2000

Bibliographie partielle :
Le Cargo sentimental (2003)
Avenida revolucion
Quatre pas de danse (1999, une des nouvelles du recueil Naples -Eden Noir)
Nouvel an, nouvelle vie (1997, Mille et une nuits)
J’aurai ta Pau (1997, Baleine-Le Poulpe)
Buena Onda (1996, Gallimard)
L’ombre rouge (1995, Gallimard, Série Noire)
Les habits d’ombre (1993, Gallimard)

Voir aussi le site http://www.vialibre5.com.



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